Il n’y avait que son adresse. Rue des Pistoles, dans le Vieux Quartier. Cela faisait des années qu’il n’était pas venu à Marseille. Maintenant il n’avait plus le choix.
On était le 2 juin, il pleuvait. Malgré la pluie, le taxi refusa de s’engager dans les ruelles. Il le déposa devant la Montée-des Accoules. Plus d’une centaine de marches à gravir et un dédale de rues jusqu’à la rue de Pistoles. Le sol était jonché de sacs d’ordures éventrées et il s’élevait des rues une odeur âcre, mélange de pisse, d’humidité et de moisi. Seul grand changement, la rénovation avait gagné le quartier. Des maisons avaient été démolies. Les façades des autres étaient repeintes, en ocre et rose, avec des persiennes vertes ou bleues, à l’italienne.
De la rue des Pistoles, peut-être l’une des plus étroites, il n’en restait plus que la moitié, le côté pair. L’autre avait été rasée, ainsi que les maisons de la rue Rodillat. A leur place, un parking. C’est ce qu’il vit en premier, en débouchant à l’angle de la rue du Refuge. Ici, les promoteurs semblaient avoir fait une pause. Les maisons étaient noirâtres, lépreuses, rongées par une végétation d’égout.

Extrait du livre
"Total Khéops"



Après avoir avalé un demi, je partis à la recherche de Djamel. Je n’avais jamais autant traîné dans le quartier depuis mon affectation à Marseille. Je n’y étais revenu que l’autre jour, pour tenter de rencontrer Ugo. Toutes ces années, je m’en étais toujours tenu à la périphérie. La place de Lenche, la rue Baussenque et la rue Sainte-Françoise, la rue François-Moisson, le boulevard des Dames, la Grand-Rue, la rue Caisserie. Ma seule incursion, c’était le passage des Treize-coins, et le bar d’Ange.
Ce qui me surprenait maintenant, c’est que la rénovation du quartier avait quelques chose d’inachevé. Je me demandai si les nombreuses galeries de peintures, boutiques et autres commerces attiraient du monde. Et qui ? Pas les Marseillais, j’en étais sûr. Mes parents n’étaient jamais revenu au quartier, après leur expulsion par les Allemands. Les rideaux de fer étaient tirés. Les rues désertes. Les restaurants vides, ou presque. Sauf Chez Etienne, rue de Lorette. Mais cela faisait vingt-trois ans qu’il était là, Etienne Cassaro. Et il servait la meilleure pizza de Marseille. "Addition et fermeture selon humeur", avais-je lu dans un reportage de Géo sur Marseille. L’humeur d’Etienne nous avait souvent nourris gratis, Manu, Ugo et moi. En gueulant après nous. Des fainéants, des bons à rien.
Je redescendis la rue du Panier. Mes souvenirs y résonnaient plus que le pas des passants. Le quartier n’était pas encore Montmartre. La mauvaise réputation durait. Les mauvaises odeurs aussi. Et Djamel était introuvable.

Extrait du livre
"Total Khéops"



Place d’Aix, la Safrane passa le feu à l’orange. Bon, me dis-je, il est près de onze, j’ai une petite faim. Et soif. Je pris la rue Sainte-Barbe, sans mettre mon clignotant, mais sans accélérer non plus. Rue Colbert ensuite, puis rue Méry et rue Caisserie, vers les Vieux Quartiers, le territoire de mon enfance. Là où était née Gélou. Là où j’avais connu Manu et Ugo. Et Lole, qui semblait toujours habiter les rues de sa présence.
Place de Lenche, je me garai à la mode de chez nous, où c’est interdit, devant l’entrée d’un petit immeuble, ma roue droite tout contre la marche d’entrée. Il y avait bien une place de l’autre côté, mais je voulais que mon suiveur ait le sentiment que si je ne faisais pas de créneau, c’est parce que je n’allais pas m’absenter longtemps. On est comme ça ici. Parfois, même pour un petit quart d’heure, la double file, avec les warnings, c’était ce qui se faisait de mieux.

Extrait du livre
"Chourmo"



Au milieu de la rue Sainte-Françoise, devant le Treize-Coins, un certain José était en train de laver sa voiture, une R 21 aux couleurs de l’O.M. Bleu en bas, blanc en haut. Avec fanion assorti, accroché au rétroviseur, et écharpe des supporters sur la plage arrière. Musique à fond. Les Gipsy Kings, Bamboleo, Djobi Djoba, Amor, Amor… Le Best of.
Sicard, le cantonnier, lui avait ouvert la prise d’eau du caniveau. José avait pour lui, à volonté, toute la flotte de la ville. De temps en temps, il venait jusqu’à la table de Sicard, et s’asseyait pour boire le pastis sans quitter des yeux sa bagnole. Comme si c’était une pièce de collection. Mais peut-être rêvait-il à la pin-up qu’il allait embarquer dedans pour une virée à Cassis. En tout cas, vu le sourire content qu’il affichait, il ne pensait certainement pas à son percepteur. Et il prenait son temps, José.
Ici, au quartier, cela se passait toujours ainsi, quand on voulait laver sa voiture. Les années passaient, et il y avait toujours un Sicard qui offrait l’eau si vous payiez le pastis. Fallait vraiment être un cake de Saint-Giniez pour aller au Lavomatic.
Là, si une autre bagnole arrivait, il lui faudrait attendre que José ait fini. Y compris de passer, lentement, une peut de chamois sur la carrosserie. En espérant qu’un pigeon ne vienne pas chier dessus, juste à cet instant.
Si le conducteur était du Panier, il se prendrait tranquillement l’apéro avec José et Sicard, en parlant du championnat de foot, ironisant, bien sûr, sur les mauvais scores du PSG. Et ils ne pouvaient être que mauvais, même si les Parisiens caracolaient en tête du classement. Si c’était un "touriste", et après quelques coups de klaxon intempestifs, ils pourraient en venir aux mains. Mais c’était rare. Quand on n’est pas du Panier, on ne vient y faire d’engaste. On s’écrase et on prend son mal en patience. Mais aucune voiture ne se présenta et, Loubet et moi, on put manger tranquilles. Personnellement, je n’avais rien contre les Gipsy Kings.


Extrait du livre
"Chourmo"

Chroumo de naissance, j’avais appris l’amitié, la fidélité dans les rues du Panier, sur les quais de la Joliette. Et la fierté de la parole donnée sur la Digue du Large, en regardant un cargo prendre la haute mer. Des valeurs primaires. Des choses qui ne s’expliquent pas. Quand quelqu’un était dans la merde, on ne pouvait être que de la même famille. C’était aussi simple. Et il y avait trop de mères qui s’inquiétaient, qui souffraient dans cette historie. Trop de gamins aussi, tristes, un peu paumés, perdus déjà. Et Guitou mort.

Extrait du livre
"Chourmo"


Le panier ressemblait à un gigantesque chantier. La rénovation battait son plein. N’importe qui pouvait acheter ici une maison pour une bouchée de pain et, en plus, la retaper entièrement à coups de crédits spéciaux de la Ville. On abattait des maisons, voire des pans de rue entiers, pour créer de jolies placettes, et donner de la lumière à ce quartier qui a toujours vécu dans l’ombre de ses ruelles étroites.
Les jaunes et les ocres commençaient à dominer. Marseille italienne. Avec les mêmes odeurs, les mêmes rires, les mêmes éclats de voix que dans les rues de Naples, de Palerme ou de Rome. Le même fatalisme devant la vie, aussi. Le Panier resterait le Panier. On ne pouvait changer son histoire. Pas plus que celle de la ville. De tout temps, on avait débarqué ici sans un sou en poche. C’était le quartier de l’exil. Des immigrés, des persécutés, des sans-toit et des marins. Un quartier de pauvres. Comme les Grands-carmes, derrière la place d’Aix. Ou le cours Belsunce, et les ruelles qui montent doucement vers la gare Saint-Charles.
La rénovation voulait enlever la mauvaise réputation qui collait à la peau de ces rues. Mais les Marseillais ne venaient pas se promener par là. Même ceux qui y étaient nés. Dès qu’ils avaient eu quatre sous devant eux, ils étaient passés de "l’autre côté" du Vieux-Port. Vers Endoume et Vauban. Vers Castellane, Baille, Lodi. Où même plus loin, vers Saint- Tronc, Sainte-Marguerite, le Cabot, la Valbarelle. Et s’ils s’aventuraient quelquefois retraverser la Canebière, c’était pour se rendre au centre commercial de la Bourse. Ils n’allaient pas au-delà. Au-delà, ce n’était plus leur ville.


Extrait du livre
"Chourmo"